#12 - Paris est-elle en insécurité climatique ? Grand entretien avec Alexandre Florentin
“Tout candidat aux élections municipales de mars 2026 est irresponsable s’il n’intègre pas dans son programme la préparation de sa ville à un été caniculaire de type 2003. Un tel candidat acterait de facto une plus grande insécurité et souffrance pour ses administrés. Par son projet hors-sol, il dérogerait à sa mission de protection des personnes et biens de sa commune. Ne pas inscrire les stratégies d’adaptation aux chaleurs extrêmes dans un programme électoral en 2026 est disqualifiant pour exercer une fonction de maire ; c’est renoncer à gouverner le réel.”
Christophe Cassou, climatologue, directeur de recherche au CNRS, co-auteur du sixième rapport du GIEC (post d’octobre dernier)
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A l’occasion de la campagne des municipales, Trois degrés lance un cycle d’articles sur l’adaptation climatique au niveau local. Pour ouvrir ce cycle, nous publions un grand entretien avec Alexandre Florentin, élu local à Paris et spécialiste des questions d’adaptation au changement climatique.
Après avoir lancé et présidé la mission « Paris à 50 °C » qui a contribué à accélérer la prise de conscience de l’enjeu caniculaire dans la capitale, il est aujourd’hui engagé, avec les partis Génération Écologie (dont il est membre) et Equinoxe, dans la campagne des municipales. Son objectif : « faire de Paris une ville où l’on peut vivre en sécurité face au changement climatique ».
Il nous présente sa vision de l’adaptation climatique de Paris.
Tu parles de plus en plus de “sécurité climatique”, plutôt que d’adaptation ou de résilience : pour quelles raisons ?
Le mot d’adaptation est peu compréhensible pour le grand public, malgré sa pertinence scientifique et son historique dans les rapports du GIEC. Il est employé dans des sphères qui n’ont rien à voir avec le changement climatique, ce qui le rend peu clair pour le grand public. Il peut faire référence à l’adaptation de l’espace public, à l’adaptation de sa maison quand on a un handicap, etc.
Le mot résilience n’est pas mieux compris : ce n’est pas un mot qu’utilise fréquemment au quotidien - certes peut-être un peu plus depuis le Covid ou pour des questions de santé mentale, mais pas assez pour être limpide pour tous.
Par ailleurs dans les sciences sociales, des travaux récents (en particulier la note de Marion Bet et François-Xavier Demoures) recommandent de rattacher les discours sur la transition écologique aux grandes dimensions « essentielles à notre contrat social moderne », parmi lesquelles la démocratie, le travail et la sécurité. L’idée est de construire des récits qui ne soient pas centrés sur la transition elle-même, mais qui montrent comment répondre à ces aspirations, en utilisant la transition comme une sorte d’adjuvant, de levier, pour, par exemple, donner plus de sens au travail, renforcer la démocratie, la sécurité…
Or la notion d’adaptation marche justement très bien avec les questions de sécurité, puisque l’adaptation est fondamentalement un enjeu de protection. D’où le terme de sécurité climatique. Celle-ci ne doit pas se faire avec des caméras de surveillance et la panoplie sécuritaire habituelle, mais avec un triptyque : du vert, du lien et de l’audace.
On reviendra ensuite sur ce triptyque. Mais pour bien comprendre : à quand remonte ton choix de parler de sécurité climatique ? D’où vient-il ?
Très récemment, à juin ou juillet. A l’époque de la mission Paris à 50 °C, je n’utilisais pas ce terme. Le déclic est venu de la lecture de l’étude que je vous mentionnais mais aussi de travaux de l’association Parlons Climat : elle explique que si on utilise des mots qui ne sont pas compris par le filtre de valeurs de la personne en face, l’interlocuteur risque de se fermer et la discussion de se verrouiller.
Face à des interlocuteurs de gauche, plus sensibles aux questions d’inégalités, parler de justice climatique fonctionne puisque le terme se rattache à la problématique plus large de la justice. Mais ce travail de rattachement aux valeurs de l’interlocuteur doit aussi se faire sur des valeurs plus associées au centre voire à la droite.
En utilisant le terme de sécurité climatique, on peut à la fois parler à d’autres sphères, et contribuer à la bataille culturelle consistant à montrer que la sécurité peut se traiter autrement qu’avec des policiers suréquipés et de la vidéo-surveillance boostée à l’IA - pour caricaturer. Le terme de sécurité climatique permet d’étendre le champ de la sécurité, ou ce qu’on perçoit comme tel, et de ramener ce champ vers les sphères « progressistes ».
C’est donc une question tactique ; sur le fond, pour toi, c’est équivalent à la notion d’adaptation, c’est cela ?
Tout à fait. Je n’y mets pas de différences.
Je voudrais aussi mentionner une dernière raison qui m’a conduit à ce choix de vocabulaire. L’année dernière, je me suis rendu compte d’une chose, après quinze ans à évoluer à titre pro et perso dans différentes sphères de l’écologie (scientifique puisque c’était ma formation, puis dans le monde de l’entreprise où ça a été mon métier, et dans des sphères plus politiques et philosophiques) : il n’existe aucun endroit de l’écologie qui prépare à gouverner dans les années à venir, à une époque déjà en crises multiples : climatique, politique, géopolitique, budgétaire... Ce dont je parle ici, c’est d’un savoir-faire en termes de gestion, de leadership, de façons de prendre des décisions en polycrise, quand il faut prioriser parmi des enjeux qui sont déjà prioritaires.
Ce que j’ai réalisé, c’est qu’il faut aller dans les sphères sécurité et défense pour apprendre tout ça. Je suis donc allé vers ces sphères-là ; entre autres, j’ai suivi une formation de 20 jours sur la gestion de crise menée par l’organisme Crisotec et le RAID, j’ai commencé à m’intéresser beaucoup plus à la sphère militaire, et tout ça a contribué aussi à ce que le terme de sécurité climatique m’apparaisse comme le bon pour parler d’adaptation.
Paris est-elle en insécurité climatique ?
Je pense que oui. Cela pourrait être pire, parce que beaucoup de choses faites ces dernières années vont dans le sens de renforcer cette sécurité climatique. Mais ce que j’ai constaté lors de la mission « Paris à 50 °C », c’est que presque tout le monde a une histoire d’insécurité climatique à raconter - et en particulier liée aux canicules. C’est le risque le plus visible, le plus perceptible. C’est pour ça aussi que j’ai choisi de travailler sur les canicules : que tu sois de gauche, de droite, abstentionniste, tu y es exposé, même si de manière différente et avec des capacités différentes à encaisser le choc, et tu as donc un ressenti d’insécurité climatique, même si ce n’est pas du tout un terme utilisé par les gens.
Au passage, comme on le voit ici, il est plus facile, pour définir la sécurité climatique, de parler d’abord de l’insécurité climatique.
Sur quels plans Paris est-elle le plus en insécurité climatique ?
A Paris, un climat qui change, c’est avant tout trois choses : du trop chaud avec toutes les variations que ça implique, et du trop d’eau qui se divise en deux catégories. Il y a d’une part le risque de crue de la Seine (sur laquelle on a un historique et un imaginaire collectif grâce au travail de mémoire relatif à la crue de 1910), et d’autre part, un autre phénomène qui commence à pointer du nez : les pluies intenses d’été, ou de printemps, qu’on n’avait pas à gérer avant. Des pluies diluviennes et soudaines, comme des pluies tropicales.
Ce troisième type de risque est très naissant, va s’intensifier, mais se produit déjà ponctuellement depuis dix ans. Les dégâts se manifestent par des stations de métro inondées (comme ça s’est produit le 3 mai dernier, par exemple), des problèmes sur différentes lignes de transport, des branches qui tombent quand c’est une pluie de grêle...On n’y est pas du tout prêt – ni la population ni la ville.
En résumé, les trois grands risques pour Paris sont les canicules, la grande crue de la Seine, et les fortes précipitations soudaines – on n’est pas encore au stade des « flash floods » comme à Valence, mais c’est déjà des « flash rains », si on peut dire.
Paris est en insécurité climatique sur ces trois plans principaux.
Qui est le plus à risque ?
En fonction de l’événement, de ce qu’on regarde, les impacts varient fortement.
S’agissant des canicules, les premiers affectés sont les personnes qui ont déjà une fragilité physiologique et qui sont isolées socialement, les populations défavorisées dans certains quartiers moins végétalisés que d’autres, dans du logement social des années 60, 70 ou plus récents, qui ne sont pas du tout bien pensés pour les canicules. Le dernier étage haussmannien est aussi critique.
Mais ce n’est pas tout. On commence à avoir des problèmes dans les écoles. Les canicules se produisaient avant en juillet – août : ce n’est pas un problème pour le milieu scolaire en Ile-de-France. Désormais elles sont non seulement plus fréquentes mais surviennent aussi dès le mois de juin ou au mois de septembre.
On relève des problèmes aussi dans les hôpitaux, dans les prisons, etc. Je suis allé visiter la prison de la santé. Au dernier étage, ils ont des relevés de température à 42 degrés. Je vous laisse imaginer la température dans une cellule dans laquelle tu es deux ou trois, qui est aussi ta salle de bain et ton coin cuisine, et sans aérations traversantes, parce qu’il n’est pas possible d’ouvrir la porte dans les cellules que j’ai visitées
Dans une ville comme Paris, ces lieux sont à l’avant-poste du changement climatique.
Et ceci sans parler des autres risques que la canicule…
Effectivement. Si on regarde la partie crue, ce n’est pas du tout le même topo qui se dessine. Quand la crue centennale surviendra, dans Paris intra-muros, ce sont à peu près 100 000 personnes qui seront impactées directement par l’inondation, au sens d’avoir leur rue inondée en bas de chez elles - soit parce qu’elles sont proches de la Seine, soit en raison de remontées de nappes souterraines à d’autres endroits. Par exemple, en 1910, la gare Saint-Lazare, qui n’est pourtant pas à côté de la Seine, était complètement inondée.
Et au-delà de ces impacts directs, il faut avoir en tête qu’une crue de type 1910 va venir affecter tous les réseaux - électriques, transports, telecom…Il faudra sans doute évacuer au moins 1 million de personnes. Et l’après-crue s’étalera sur plusieurs mois, au moins.
Quelle vision portes-tu de ce qui a été fait sur la sécurité climatique sous le mandat actuel ?
Ma perception, c’est qu’une bascule s’est produite dans ce mandat : la municipalité s’est rendu compte de l’ampleur du sujet - entre autres par la mission Paris à 50 degrés, même si ce n’est pas du tout le seul facteur explicatif. Par exemple, si le mandat précédent a été marqué par le début de la révolution sur le vélo, le mandat actuel marque pour moi le début de la révolution sur le végétal.
Mais il reste encore énormément à faire. Si on prend la question de l’ombrage, par exemple, la stratégie de la ville a été de faire de jolies ombrières en bois qui rappellent le style haussmannien. C’est très bien, mais on n’a pas le temps d’attendre de faire tout ça partout : il faut qu’on ait un plan - qu’on pourrait appeler « Paris met les voiles » - qui permette par exemple de mettre en place des systèmes d’accroches qui soient déjà prêts en cas de canicule et de préparer petit à petit les rues là-dessus.
De façon générale, la vision de la municipalité a été en avance de phase par rapport à la société mais restait tout de même liée à l’état d’avancement de la société, et c’est compréhensible. Pour être élu, on ne peut pas être trop en avance sur ce que pense la société. Par contre, il faut savoir tenir le cap. La majorité actuelle a tenu le cap sur ces questions là – mais c’était dans le contexte de l’Accord de Paris, du multilatéralisme qui va nous aider…Or ça y est, on a changé d’ère.
Parce que backlash ?
Je ne parle pas de backlash mais de contre-attaque - je trouve que ça dit mieux les choses. Les mange-monde, comme je les appelle, contre-attaquent. Ce sont des gens, des attitudes, des entreprises, des machines, qui mangent notre air frais l’été, mangent nos terres agricoles, mangent la qualité de notre eau, mangent aussi de plus en plus notre imaginaire, et, si on continue de les laisser faire, vont manger notre insouciance. Plus ils mangent, plus ils ont faim. Le mot magique pour leur faire peur, c’est “décroissance”.
Ces mange-monde sont dans une lutte à mort avec le reste de l’humanité pour ne pas être les derniers servis au buffet. C’est ça qui est en train de se passer de manière beaucoup plus visible, perceptible avec « Trump 2 » : les masques sont tombés. C’est pour ça que je ne parle pas de backlash : c’est une contre-attaque. Pour y faire face, il faut une mobilisation générale.
Avant de parler de ce qu’il faut changer : que garder de la politique d’adaptation du mandat actuel ?
Les rues aux écoles, les cours Oasis [dans les écoles], les pistes cyclables, le grand travail sur la végétalisation, dont on voit concrètement les réalisations, etc. Toutes ces avancées, il faut non seulement continuer à les faire mais aller beaucoup plus loin. Des rues aux écoles, typiquement, il en faut beaucoup plus.
La rénovation des bâtiments publics et du logement social a aussi été plutôt une bonne chose.
Et que faut-il arrêter ?
Ce qu’il faut arrêter, c’est la densification de Paris. Il y a encore des débats à gauche sur la question de savoir s’il faut densifier Paris ou non. Quand on écoute les communistes et les socialistes par exemple, ils disent qu’il faut profiter de la capacité du bâti haussmannien à supporter plus de poids pour construire plus d’étages.
Mais Paris est déjà bien trop dense. Il y a souvent une confusion sur le sujet : l’idée que plus de densité voudrait dire moins d’impact environnementaux. Or ce n’est pas une relation qui est infiniment linéaire [voir le livre “La ville stationnaire”, résumé ici, où l’on peut lire : “Toute densification urbaine n’est pas bonne à prendre. Franchi un certain seuil, la densité devient problématique. Passée une certaine hauteur, un immeuble ne peut pas être écologique”].
Pourquoi Paris est-elle la ville européenne où on a le plus de chance de mourir de chaud [étude de 2023] ? C’est aussi parce qu’elle est dans le top 10 des villes les plus denses du monde.
C’est donc à relier à la question de logement, qui devrait être au cœur des prochaines échéances électorales.
Oui. Déjà, si on n’avait pas 17% de logements vacants à Paris, si on n’avait pas autant de surfaces sous-utilisées…On a des mètres carré vides et sous-utilisés : exploitons-les en priorité.
Et puis, un autre volet est la centralisation du pays, avec cette concentration d’emplois en Île-de-France. Sans ce verrou, on résoudrait une grande partie du problème. Il faut savoir que c’est en Île-de-France que la satisfaction dans la vie est la plus faible, parmi la population française [étude de l’Insee]. Toute une partie de Franciliens ne sont pas contents d’habiter en Île-de-France et y restent parce que c’est là qu’ils ont un emploi.
Il faut absolument activer ce levier-là, ce qui suppose de devoir aussi aller gagner des batailles au niveau national.
Le mandat actuel n’a pas fait assez sur ce sujet du logement ?
Il faut continuer mais aller bien plus loin. Typiquement sur la lutte contre la Airbnbisation de Paris, ce qui a été fait est bien, mais il faut aller bien plus loin. Est-ce vraiment souhaitable, par exemple, de pouvoir encore louer trois mois dans l’année son logement sur Airbnb ?
Mais au-delà du logement, le point central est la vitesse à laquelle il faut avancer. Je vous donne un exemple. Le fait de dire qu’il faut rénover les écoles n’est absolument pas nouveau. Mais dire qu’il faut rénover toutes les écoles, soit à peu près 600 à Paris, et le faire beaucoup plus vite, ça l’est.
Ici le verrou principal n’est pas technique mais organisationnel. Sur ce sujet, il faut avoir en tête trois points.
1. Avant, les rénovations lourdes étaient faites en juillet-août. Or on va avoir de moins en moins pouvoir le faire à cause des fortes chaleurs, parce que les travailleurs ne pourront pas travailler.
2. Par ailleurs on a un déficit monumental de refuges climatiques [des lieux plus frais] à Paris en été : non seulement il faut rénover les écoles vite, mais il faut donc aussi les rénover en pensant à la population générale pour en faire des refuges climatiques.
3. Enfin, à cela s’ajoute le fait que sur les dernières années on a une population d’enfants qui baisse.
Tout cela doit nous conduire à de nouveaux modes organisationnels, qui peuvent consister à devoir fermer certaines écoles pendant un an, répartir les enfants dans d’autres centres scolaires, ou utiliser d’autres bâtiments comme école temporaire, pour pouvoir faire ces rénovations plus vite.
Et qu’en est-il en termes de coûts ?
On parle de 2 milliards d’euros pour rénover les écoles à Paris. Mais la question à se poser doit être : quelle est l’alternative ? Est-ce que c’est jouable de ne pas le faire ? Je parle beaucoup des écoles parce qu’on a vu avec le Covid que quand l’école ne fonctionne pas, tout le monde est affecté, dans son travail, dans la vie en société, etc. – qu’on ait ou non des enfants.
Il y a vraiment une centralité de l’école dans la réflexion. On peut aller plus loin sur l’éducation, sur la place qu’on fait à l’enfant dans les rues parisiennes, etc. Mais déjà, si on considère le sujet sur le strict point de vue bâtimentaire, il est déjà essentiel : les écoles, c’est aussi un lieu de démocratie, puisque c’est là où on fait les élections ; il s’y passe aussi des choses le soir, l’été…C’est un lieu très fort de la République française.
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A suivre, la deuxième partie de l’entretien : quels grands principes et quelles propositions concrètes pour renforcer la sécurité climatique de Paris ?


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