Thomas Hanss est le cofondateur et directeur technique de Villes Vivantes, qui opère depuis 13 ans des projets de densification douce. Il a d’abord été horticulteur, puis jardinier, puis ingénieur paysagiste et urbaniste.
Dans cet entretien, réalisé à la suite de posts publiés sur son compte LinkedIn en juin, il invite à la nuance sur le potentiel de rafraîchissement de l’arbre en ville. “Il ne suffit pas de planter des arbres pour rafraîchir une ville ou une rue” prévient-il.
Les illustrations de cet article viennent de Thomas Hanss.
Présenter l’arbre en ville comme une “solution miracle” face à la chaleur, c’est lui rendre, dites-vous, un mauvais service…
Il ne s’agit pas de nier les services précieux que rend l’arbre urbain, que ce soit pour la biodiversité, la gestion des eaux pluviales, la qualité de l’air, la santé…Face à la chaleur, en particulier, son pouvoir de rafraîchissement est réel. Mais ce pouvoir dépend de plusieurs conditions qui restent mal comprises. Au fond, distinguer ce que l’arbre fait vraiment de ce qu’on espère qu’il fasse, c’est lui donner les moyens de tenir son rôle - et donc, notamment, contribuer à donner à nos villes les moyens de faire réellement face au réchauffement.
On va revenir plus en détails sur ces conditions. Mais d’abord : vous dites que le pouvoir de rafraîchissement de l’arbre est parfois surestimé. Quels exemples avez-vous en tête ?
C’est le cas du moins dans le discours public. Pensons à la formule “un arbre apporte autant de fraîcheur que 5 climatiseurs” popularisée par l’Ademe et largement reprise par les médias ; ou à l’affirmation du précédent adjoint à la maire de Paris en charge de la végétalisation de l’espace public, qui parlait d’un couvert arboré sous lequel “les températures peuvent diminuer jusqu’à 8°C”. D’autres propos similaires pourraient être cités.
Mon intention n’est pas de pointer du doigt tel ou tel responsable, mais de faire comprendre que ces simplifications, même si elles sont partagées de bonne foi, peuvent détourner l’attention d’arbitrages techniques essentiels. Or ce sont sur ces arbitrages que repose vraiment le service rendu.
Sur quoi portent ces arbitrages techniques ?
Ils portent sur le volume de sol (qui doit être suffisant et qu’il faut éviter de compacter dans le temps), l’accès à l’eau (en évitant d’envoyer l’eau de pluie dans les égouts avant de lui donner une chance de s’infiltrer aux pieds des arbres), le choix d’espèces, et la coordination avec le bâti. Leur point commun est qu’ils supposent tous de regarder l’arbre tel qu’il est, de comprendre sa physiologie.
La première limite que vous tenez à rappeler, c’est celle de la transpiration des arbres, souvent présentée comme superpouvoir rafraîchissant...
Commençons par la remettre à sa place. Sous une canopée, c’est l’ombre projetée qui explique 70 à 80 % du rafraîchissement en journée. La transpiration, elle, n’en assure que 20 à 30 %. Sa contribution est donc déjà minoritaire - et c’est précisément celle qui s’affaiblit quand la chaleur est la plus forte, c’est-à-dire quand on en aurait le plus besoin.
Pour le comprendre, rappelons une évidence : les arbres eux aussi subissent la chaleur et la sécheresse. Or l’arbre choisit d’abord de se sauver plutôt que de nous rafraîchir. En stress hydrique, il ferme ses stomates - les pores de ses feuilles - pour limiter ses pertes en eau. La transpiration chute alors brutalement : des travaux de recherche mesurent jusqu’à −58 % pour des arbres plantés en fosse de trottoir.
Certes, d’autres travaux ont observé qu’en cas de canicule, certains arbres rouvrent leurs stomates pour maintenir la température de leurs feuilles sous un seuil critique. Mais ce mécanisme de survie a un coût élevé : la déshydratation.
Et la marge est mince. Une étude précédente avait montré que 70 % des arbres sur Terre fonctionnent à la limite de leur tolérance hydraulique - autrement dit, au bord de la rupture. Un surcroît modéré de stress thermique ou hydrique suffit à les mettre en danger.
Quelles leçons en tirer ?
Que l’évapotranspiration est un service conditionnel et variable : l’arbre nous rafraîchit quand il en a les moyens. Et cela vaut aussi pour l’ombre - ces 70 à 80 % du rafraîchissement qui constituent son principal levier. Un arbre affaibli, c’est un houppier clairsemé, des feuilles plus petites, parfois une défoliation précoce en fin d’été : moins de rayonnement intercepté, donc moins d’ombre. Les deux services déclinent ensemble, et pour la même raison.
Ce n’est en rien une raison de renoncer aux arbres en ville, mais plutôt une invitation à mieux comprendre leurs besoins afin de les planter et de les soigner judicieusement. Dit plus simplement : l’enjeu prioritaire n’est pas de planter davantage, mais de planter et de jardiner mieux.
Typiquement, installer un arbre dans une fosse vers laquelle aucune précipitation n’est conduite, puis attendre qu’il rafraîchisse comme cinq climatiseurs, c’est ignorer sa physiologie.
Vous insistez sur l’apport en eau - ce qui semble de bon sens mais n’est pourtant pas toujours pris en compte.
Un arbre ne transpire qu’à hauteur de l’eau disponible dans son sol. A mesure que la réserve baisse, il réduit progressivement sa transpiration avant de la stopper (Tams et al. 2024 ; Anys et al. 2025).
Tant que la ressource suit (sols ouverts, infiltration, volume de terre), planter plus est utile et nécessaire. Mais le levier décisif, c’est de faire croître l’apport en eau en même temps que le nombre d’arbres.
Vous invitez par ailleurs à la prudence sur ce que rafraîchit vraiment l’arbre…et dans quelle proportion.
Quand on dit qu’un arbre rafraîchit, de quelle température parle-t-on ? En réalité, il faut distinguer les surfaces d’une part, et l’air d’autre part. L’ombre empêche les surfaces, c’est-à-dire les sols et les murs, de chauffer au soleil. Cet effet est puissant et facile à mesurer. En revanche, l’air - qui définit la température qu’on ressent vraiment - est bien plus difficile à refroidir : le petit volume d’air rafraîchi par l’arbre est aussitôt dilué dans l’air chaud autour.
Or quand on entend parler d’études disant que l’arbre rafraîchit, bien souvent elles mesurent en réalité la surface, et pas l’air.
La recherche montre aussi que le rafraîchissement de l’air obtenu par les arbres obéit à un seuil : sous un certain seuil, planter des arbres ne rafraîchit presque pas l’air. Par exemple Ziter et al. (2019) ont mesuré la température de l’air rue par rue : l’effet ne devient net qu’au-delà d’environ 40 % de couverture par le feuillage. En-dessous, la température de l’air reste quasi inchangée. Une étude plus récente (Alonzo et al., 2025), indique un seuil similaire - une fourchette comprise entre 35 et 50 %, selon les villes.
Une autre donnée à prendre en compte est l’écart de pouvoir rafraîchissant entre le jour et la nuit…
La nuit, l’arbre rafraîchit peu ! Puisqu’il n’y a plus de soleil, l’arbre n’apporte plus de rafraîchissement par son ombre ; quant à sa transpiration, elle devient quasi nulle. Son effet de fraîcheur s’effondre alors. Beele et al. (2026) évaluent même que la nuit, pelouses et arbustes rafraîchissent environ trois fois plus que les arbres.
Pire : dans les rues étroites, une canopée dense peut même retenir la chaleur que le sol évacue la nuit, et couper la circulation de l’air…
Quelles leçons, là encore, en tirer ?
Que le rafraîchissement de l’air est le service le plus fragile de l’arbre : il est conditionnel, non linéaire, et presque nul la nuit. En faire l’argument numéro un pour défendre l’arbre, c’est défendre celui-ci par son point faible, et oublier ses forces : l’ombre fraîche sous son houppier, l’eau de pluie qu’il absorbe, la biodiversité qu’il abrite, l’air qu’il assainit, le plaisir de sa présence.
En termes d’actions, la priorité ne devrait pas être de compter les arbres plantés en plus, mais de garder les grands arbres (tant que c’est possible) plutôt que de les remplacer par de jeunes plants qui mettront trente ans à les égaler ; et, quand on plante, de donner aux arbres la terre, l’eau et les soins nécessaires pour atteindre à leur tour leur maturité.
En somme, il s’agit de jardiner la ville dans le temps long, plutôt que d’en faire la comptabilité.
Vous vous attaquez à une autre idée souvent entendue : “moins de béton et plus d’arbres = davantage de rafraîchissement”. Ce n’est pas aussi simple, dites-vous. Pourquoi ?
C’est une idée passée jusque dans l’expertise publique, au point de proposer de “renoncer à certains bâtiments” pour végétaliser. Mais l’opposition est trompeuse. On l’a dit : en journée, l’ombre projetée explique 70-80 % du rafraîchissement apporté par l’arbre. Mais l’ombre n’est pas le monopole de l’arbre : le bâti en projette aussi, et souvent davantage. “Bâtir ou planter” oppose donc deux fournisseurs du même service.
Plus encore, le bâti rend aussi service à l’arbre : son ombre reçue par l’arbre prolonge sa réserve d’eau. Tams et al. (2024) ont suivi cinq tilleuls de rue à Berlin : aux heures d’ombrage, la transpiration baisse de 55 %, voire de 66 %. L’ombre du bâti aide l’arbre à conserver plus longtemps sa réserve d’eau, essentielle lors de sécheresse.
Là où les bâtiments s’espacent, l’arbre prend le relais de l’ombre. Chacun couvre l’angle mort de l’autre. Et leurs effets se renforcent : le confort intérieur des bâtiments et celui de la rue s’améliorent à mesure qu’on plante. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre bâtir et végétaliser, mais de mener les deux de concert.
Vous montrez aussi que l’effet de l’ombre du bâti sur l’arbre varie selon l’espèce.
Oui. Selon l’espèce, l’ombre protège ou pénalise. Yang et al. (2025) ont comparé des pins et des robiniers en conditions de sécheresse. À l’ombre, la photosynthèse du pin chute de 77 %, contre “seulement” 64 % au soleil : autrement dit, privé de lumière, il résiste encore moins au manque d’eau. A l’inverse, le robinier est mieux protégé par l’ombre (sa photosynthèse ne baisse “que” de 45 %, contre 71 % au soleil). L’ombre de la ville peut donc être un atout, mais à condition de choisir des espèces adaptées.
Finalement, votre propos sur le bâti invite à relativiser le “problème” de la densité, du moins vis-à-vis des arbres.
Absolument. A Melbourne, des chercheurs (Ren et al., 2023) ont suivi pendant onze ans des arbres en quartiers denses ou aérés. Leur verdict : la densité ne freine pas leur croissance. La variable décisive, c’est l’accès des arbres à la ressource en eau. Ce qui déplace la question là où elle doit être : la conception des fosses, le sol, la conduite des eaux pluviales, le soin.
Conduire la pluie vers les arbres, ménager assez de terre, arroser au besoin est la clé. Et puisque ce sont les arbres âgés qui assurent l’essentiel de la canopée, leur donner le temps de grandir compte plus que la densité de plantation.
La ville dense, quand elle est bien conçue, fait de l’ombre à ses piétons comme à ses arbres qui, soignés dans la durée, lui rendent ce confort. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre bâtir et planter, mais de donner aux arbres l’eau, le sol et le temps de se développer pour qu’ils puissent tenir leurs rôles dans nos villes.
On a pourtant en tête l’idée, assez intuitive, qu’une ville plus dense risquerait de faire souffrir l’arbre, en contribuant à assécher ses racines. Est-ce là aussi une idée reçue ?
Cette inquiétude revient souvent. Mais elle confond deux choses : la densité du bâti et la manière dont on gère l’eau. Un quartier dense reçoit autant de pluie qu’un autre ; ce qui change, c’est ce qu’on en fait. Aujourd’hui, on la collecte et on l’évacue par les réseaux, quand il suffirait de la conduire vers les fosses. Et on plante dans des volumes de terre trop réduits pour permettre un bon développement des racines. Ce sont des décisions d’aménagement, pas une fatalité de la densité.
Vous le soulignez, l’une des clefs est d’assurer l’accès à l’eau ; que faut-il savoir pour ne pas se tromper ?
Trois choses, concrètement : désimperméabiliser le pied de l’arbre, lui donner du volume de sol, et capter le ruissellement des surfaces voisines.
Ce dernier point change tout. Une même toiture, un même trottoir assoiffent l’arbre si leur eau part à l’égout, et l’abreuvent si on la conduit jusqu’à sa fosse.
Une précision, ceci dit : le levier est puissant, mais ce n’est pas une garantie. L’irrigation passive atténue le stress sans jamais l’éliminer, et lors des longues séquences sans pluie - et pendant les premières années d’installation de l’arbre - il faut arroser.
On a vu que l’effet de l’ombre du bâti apportée à l’arbre varie selon l’espèce. Vous montrez que cela vaut aussi pour l’effet de l’ombre apportée par l’arbre, sur la surface.
Oui : toutes les ombres apportées par les arbres ne se valent pas. A nouveau : sous un arbre, l’essentiel du rafraîchissement vient de l’ombre projetée (70 à 80 %), pas de l’eau transpirée (20 à 30 %). Or la densité de cette ombre dépend de l’espèce.
À Munich, Rahman et al. ont comparé deux essences. Le tilleul empile 3,6 m² de feuilles par m² de sol, contre 2,6 pour le robinier : c’est 40 % de surface foliaire en moins. Sur l’asphalte, en plein été, l’écart entre ombre et soleil atteint 25,6 °C sous le tilleul, contre 12,7 °C sous le robinier - soit environ deux fois moindre. On le voit bien ici : le choix de l’essence n’est pas un détail.
Mais il y a un bémol à savoir…
Oui : l’arbre le plus ombrageant est souvent le plus fragile. L’olivier est un bon exemple. Il résiste bien au sec, mais cette résistance a un prix : peu de feuilles, donc une ombre légère. À l’inverse, le platane fait une ombre dense, mais c’est un grand consommateur d’eau, vite mis à mal dès qu’elle manque. En général, plus un arbre rafraîchit, plus il est fragile.
Que préconisez-vous dès lors ?
Les bons compromis existent. Quelques espèces sont à la fois tolérantes à la sécheresse, et capables de produire une ombre dense. C’est le cas par exemple du chêne vert ou du micocoulier de Provence. Plus largement, Sjöman et al. défendent une sélection d’arbres sur des critères mesurables de résistance à la sécheresse, plutôt que sur l’apparence en pépinière.
Il faut aussi bien avoir en tête que le climat change vite et que la marge d’erreur pour nos plantations se réduit. Choisir un arbre pour son ombrage théorique, en ignorant ses besoins et l’évolution du climat, c’est condamner les arbres que l’on plante.
On voit fréquemment des objectifs en nombre d’arbres plantés…
C’est un problème. L’enjeu n’est pas de planter plus d’arbres.
D’abord, avant de planter, il faut protéger les arbres existants, quand c’est possible. Or ceux-ci sont trop souvent malmenés par des tailles inappropriées, des sols compactés, quand ils ne sont pas supprimés pour des raisons légères.
Rappelons aussi qu’un arbre planté ne protège que s’il survit et grandit. Or les jeunes arbres font peu d’ombre, et beaucoup meurent avant d’en produire. Une revue (Hilbert et al., 2019) de 56 études sur les arbres urbains situe la mortalité annuelle médiane des jeunes arbres plantés autour de 4 à 6,5 % par an, la plus forte dans les cinq premières années. A ce rythme, c’est entre 30 et 50 % des arbres plantés qui auront disparu au bout d’une dizaine d’années. Abattre un arbre adulte et planter plusieurs jeunes plants à la place ne le remplace pas : il faudra des décennies pour retrouver son ombre. Le pouvoir d’un grand arbre mature tient à l’étendue de sa couronne et à sa hauteur.
Par ailleurs, l’emplacement des arbres compte plus que leur nombre. Vingt arbres dans vingt rues produiront peu d’effet ; en revanche, les mêmes regroupés sur un point peuvent créer la canopée nécessaire.
Bref, compter à l’unité, sans pondérer par le couvert réel, c’est confondre le geste et le résultat. Un grand nombre de “plans canopée” cherchent à compter les arbres, comme si le rafraîchissement allait suivre de lui-même. C’est se tromper de but, et parfois aboutir à l’inverse : un couvert plus fragile, qui protège moins bien.
Pour dépasser ce problème, il pourrait être tentant de remplacer l’objectif d’arbres plantés par un objectif de pourcentage de couvert. Mais vous expliquez que suivre ce seul indicateur n’est pas forcément judicieux.
Effectivement. La surface couverte ne dit pas grand chose du rafraîchissement obtenu. On l’a vu, ce qui rafraîchit, ce n’est pas le taux de couvert vu du ciel, mais d’abord l’ombre là où l’on marche. Un arbre sur un parking ne rafraîchit pas le piéton sur le trottoir d’en face.
Par ailleurs, un couvert arboré qui repose sur un petit nombre d’espèces est fragile. Or souvent, les canopées urbaines reposent justement sur un petit nombre d’espèces, dont le choix tient principalement au coût et à la disponibilité en pépinière (Paquette et al. 2021). Cette homogénéité est une faiblesse : il suffit d’un seul fléau - ravageur, maladie ou sécheresse - pour la détruire en quelques années.
Il est recommandé de diversifier les essences : respecter la règle du 10-20-30 (Santamour, 1990) - pas plus de 10 % d’une même espèce, 20 % d’un même genre, 30 % d’une même famille botanique - comme garde-fou minimal, puis aller au-delà et viser une diversité fonctionnelle en variant leurs tolérances aux conditions de milieu et leurs réponses aux évènements extrêmes.
Un mot pour conclure ?
L’arbre ne rafraîchit pas la ville parce qu’on le plante, mais parce qu’on l’accompagne. Nos arbres urbains sont extraordinaires : leur canopée peut constituer une infrastructure vivante pour rendre nos villes vivables en fortes chaleurs, accueillir la biodiversité urbaine, améliorer notre santé et notre cadre de vie... Mais ils sont fragiles.
Planter des arbres ne suffit pas, encore faut-il planter les bonnes essences, aux bons endroits, dans les bonnes configurations, et se donner le temps et les moyens de jardiner et de les soigner pour les aider à grandir et à faire face aux imprévus. C’est à ces conditions que nos villes profiteront de leur potentiel de rafraîchissement dans les décennies à venir.




