#13 - Comment renforcer la sécurité climatique de Paris ? Grand entretien avec Alexandre Florentin (2e partie)
Suite de la première partie de notre entretien avec Alexandre Florentin. Dans cette deuxième partie : quels grands principes et quelles propositions concrètes pour renforcer la sécurité climatique de Paris ?
Le climatologue Christophe Cassou écrit qu’à la fin du prochain mandat, un été type 2003 aura une chance sur dix de se produire. Trois mandats plus tard, ce sera quasiment un été normal. Que peut-on raisonnablement faire en un mandat ?
On va avoir une difficulté avec la vitesse avec laquelle le climat change. C’est un point majeur à avoir en tête. Puisqu’on est dans une course contre la montre, et que quand le climat change, tout change, alors il faut accepter qu’on ne pourra pas tout adapter, et qu’on ne pourra pas le faire de façon parfaite.
Dit autrement, il faut qu’on cible l’essentiel – et il faut qu’on définisse ce qu’est l’essentiel. Pour ma part, je mets dedans les écoles. Voilà pourquoi j’en parle beaucoup.
Il va falloir accepter aussi de faire, pour une partie, avec ce qu’on a déjà – par exemple, profiter des lieux déjà existants qui sont naturellement frais ou déjà climatisés. Concrètement, il faut travailler à rendre ces lieux accessibles physiquement, financièrement et socialement. Je pense ici aux églises, souterrains, musées qui sont souvent climatisées, ou encore aux bureaux qui le sont aussi en général, même si les problématiques d’accessibilité y sont différentes.
Qu’entends-tu par « rendre ces lieux accessibles physiquement, financièrement et socialement » ?
Par « physiquement », je veux dire que parfois, certains lieux qui ne sont pas ouverts au public doivent pouvoir l’être, et d’autres qui ne sont pas prévus pour en accueillir doivent pouvoir le faire. Par exemple, des entreprises ont des locaux, a minima des halls d’entrée, qui sont frais. Demain, quand on va être dans le dur en termes de canicules, des personnes âgées, des habitants vulnérables, pourraient en bénéficier. Pour une entreprise, ouvrir son hall pourrait être un moyen d’améliorer son utilité sociale.
Dans d’autres cas, le blocage vient du coût d’accès : par exemple, puisque les musées peuvent être trop cher pour certaines populations, on pourrait faire une politique culturelle permettant la gratuité dès qu’on dépasse une certaine température.
Dans d’autres cas encore, le frein n’est ni physique ni financier : rentrer dans une église est gratuit mais certains habitants peuvent ne pas s’y sentir autorisés, ou ne pas avoir le réflexe. Il faut alors faciliter socialement cette accessibilité.
On peut ainsi, de cette façon, décliner différentes politiques publiques. Une politique culturelle pourrait prévoir de faire des lieux de culture des refuges climatiques, et de faire des lieux qui sont déjà des refuges climatiques, des lieux de culture, en les aidant à créer une programmation qui donne envie de s’y rendre.
(…) Demain, si j’étais élu en charge de la sécurité climatique, j’irais faire la tournée des acteurs privés, des acteurs culturels, du diocèse, et je leur demanderais : est-ce qu’on peut travailler là-dessus ensemble ? À quelles conditions ça devient acceptable pour vous ? En leur expliquant aussi ce qui risque de se passer si on ne travaille pas ensemble préventivement : le risque, c’est que demain, ce soit la préfecture qui vous oblige à le faire. Vous serez alors dans l’urgence, et aurez des problématiques d’assurance, de sécurité, de salubrité…Cela risque de vous coûter plus cher. Vous risquez de regretter de ne pas avoir anticipé.
Si on résume les grands principes que tu défends : aller à l’essentiel, et faire avec ce qu’on a, au sens d’exploiter l’existant - en changeant parfois les règles du jeu pour maximiser les capacités de cet existant. C’est bien cela ?
Oui. Et j’ajouterais deux remarques là-dessus.
D’abord, ce sont des changements stratégiques majeurs, qui s’opposent à une vision dans laquelle on considèrerait que notre mode de vie n’a pas à changer, qu’un bureau doit rester un bureau uniquement, une école uniquement une école, etc. – autrement dit, qu’on ferait juste vivre la société dans un climat différent.
Deuxième remarque : c’est une pensée qui vient de la crise. En situation de crise, il faut aller à l’essentiel et faire avec l’existant. Il y a une sorte de « reality check » monumental dans la crise : par exemple, on a des masques ou on n’en a pas. On peut lancer des actions de plus long terme pour en avoir plus, mais en attendant, il faut déjà gérer la situation avec ce qu’on a.
Le dérèglement climatique conduit à devoir gérer des crises rapides, mais c’est aussi une sorte de crise lente. Le mot d’ordre ici doit être : « qui trop embrasse mal étreint ». Si on cherche à tout sauver, tout à la fois, et à garder un même fonctionnement dans un climat très perturbé, on n’y arrivera pas.
Sans compter qu’il faut aussi compter avec toutes les autres crises – je pense à tout ce qui se passe en termes géopolitique notamment. Ayons bien en tête que Paris est dans la capitale d’une puissance nucléaire, dont la Russie dit qu’elle est son ennemi numéro 1, et dont le chef des états majors des armées vient de dire qu’il faut préparer les armées à un conflit de haute intensité dans les trois ou quatre ans avec la Russie.
Quand on a un engagement politique de long terme, c’est une dimension à bien avoir en tête, pour proposer des politiques qui permettent aussi de gagner en capacité à faire face à ces situations.
Y a-t-il un troisième pilier que tu voudrais citer ?
Il y a un troisième point qui a beaucoup animé mes réflexions : l’idée de voir aussi le lien social comme une infrastructure de résilience [voir notre article dédié]. Le troisième pilier est donc d’améliorer la qualité du lien social.
Voilà donc les trois grands principes d’une politique d’adaptation pour Paris - même si dans mes prises de parole, je parle surtout d’un triptyque plus simple : « du vert, du lien, de l’audace ».
Ensuite vient la déclinaison opérationnelle.
Entrons donc dans tes propositions plus précises. Lesquelles sont les plus importantes ou les plus emblématiques à tes yeux ?
La proposition la plus centrale dans ces réflexions sur la sécurité climatique a à voir avec la végétalisation. On sait que face au « trop chaud » ou au « trop d’eau », il faut plus de végétal, ce qui est compte aussi, par ailleurs, pour des questions de santé mentale, d’esthétisme, de plaisir d’habiter à un endroit.
On sait aussi que les rues aux écoles, ces rues où ne circulent plus de voitures, où on a éclairci les revêtements, où on a débitumé, où on a végétalisé, sont une préfiguration de ce qu’il faut faire. Ce sont des lieux qui sont devenus des lieux de socialisation des parents, qui ont maintenant des endroits beaucoup plus agréables pour attendre leurs enfants et pour laisser les enfants jouer.
Indépendamment des enfants, ce sont aussi devenus des endroits utilisés, par exemple, à la dernière fête de la musique. C’était impressionnant à voir : on retrouve cette dimension de « communautés de quartiers » que les anglo-saxons ont et que je n’avais jamais vu ça à Paris. C’est le petit square qu’on n’avait pas.
Pour aller plus loin sur ces rues, on peut aussi végétaliser en vertical et prévoir des systèmes de voile pour venir faire de l’ombre naturelle.
Mais plus globalement on sait donc qu’il faut pousser le curseur à fond sur la végétalisation, et qu’il faut la panoplie totale : les arbres là où on peut, la végétalisation buissonnante entre les arbres, et aux endroits où on ne peut pas mettre d’arbres, là aussi ouvrir un autre front végétal, avec par exemple des plantes grimpantes sur les façades des immeubles.
Et dès qu’on pense ainsi, une question clef arrive : qui va entretenir ?
Comment réponds-tu à cette question ?
Il y a deux options qui ne vont pas marcher vu la massification nécessaire :
1/ Se baser uniquement sur les services de la ville, avec des jardiniers : il faudrait trop de personnel.
2/ Se baser sur les permis de végétaliser. C’est une option qui a déjà été testée et qui est un échec sur le long terme. Le principe est de demander à la ville de pouvoir végétaliser à tel endroit, sur la base d’une photo envoyée, puis de s’inscrire avec cinq personnes pour gérer l’entretien. Mais l’expérience montre que sur les cinq personnes, au bout de quelques temps, une partie a déménagé, une autre partie a oublié l’initiative, etc.
D’où le besoin d’une troisième option, qui est celle qu’on explore avec l’équipe de campagne : demander aux habitants de donner trois heures par mois pour entretenir le végétal autour de chez eux, sous encadrement de la ville.
A partir d’une application, dans laquelle on rentrerait son adresse, un message annoncerait un besoin de 5 ou 10 personnes, à telle date, pour trois heures, pour venir entretenir toute la végétalisation qu’on a mise dans un rayon de seulement 300 mètres autour de chez soi.
Ce qu’on constate dans les jardins partagés, c’est qu’au début les gens viennent pour cultiver le vert, puis ils reviennent pour cultiver le lien social. Et c’est justement là où on commence à construire l’infrastructure sociale de résilience, pour citer la formule de l’urbaniste Sylvain Grisot.
Ta proposition, c’est donc une mobilisation citoyenne de trois heures par mois au service du végétal en bas de chez soi, ce qui cultive par la même occasion le lien social ; c’est bien cela ?
Oui, mais pas que. A partir de cette idée, on s’est dit : pourquoi se restreindre au végétal ? Il faut proposer trois parcours d’engagement : un pour le végétal, un deuxième sur le volet social, en aidant les personnes les plus vulnérables (ça peut passer par passer un peu de temps avec des personnes âgées à l’Ehpad près de chez soi, ou aider des voisins, etc. Tout ça serait à travailler avec les associations), et un troisième pour se préparer aux crises (ça consisterait à travailler avec la Croix-Rouge, la protection civile, les pompiers et peut-être demain aussi articuler ça avec les militaires).
Ça ne passe pas par les mêmes interlocuteurs, partenariats, modes opératoires mais ces trois parcours permettraient à des personnes qui auraient des envies différentes de venir contribuer. Il faut l’imaginer comme une sorte de réserve citoyenne face aux crises environnementales et sociales, adaptée aux problématiques de Paris.
On porte évidemment bien d’autres propositions - on pourrait discuter de ce qu’il faut faire pour les toits, etc. - mais elles sont plus classiques et relèvent de choses que la ville sait déjà gérer. La nouveauté, c’est ce contrat social que tu passes entre les citoyens et leur municipalité, au niveau local, plutôt qu’au niveau de la nation, puisque nos élites nationales ont l’air perdues, sans vision. Cette proposition illustre notre idée d’une ville qui protège les siens, avec du vert, du lien, de l’audace.
Par curiosité, concernant les toits, que faudrait-il faire selon toi ? Peindre en blanc ceux qui peuvent l’être ?
Il faut tester différentes possibilités, et il faut que la ville expérimente sur son propre parc immobilier. Mais il faut faire bien plus que peindre en blanc, car au-delà de certaines questions techniques que cela pose, cela ne crée pas un nouvel usage.
Le studio d’architecture Roofscapes propose de construire des terrasses en bois sur des toits en zinc. Il y a un exemple à l’Académie du Climat. Pour moi c’est la meilleure solution à faire pour les toits de Paris : ça permet de créer des toits terrasses et de créer ainsi un nouvel horizon positif.
Roofscapes montre sur son site à quoi pourrait ressembler de l’hausmannien adapté :
Pour y parvenir, le principal obstacle à lever est la réglementation, qu’il faut faire évoluer. Et pour cela, il faut organiser des états généraux sur le sujet, en mettant autour d’une même table le ministère de la Culture, les Architectes des bâtiments de France, la mairie, les collectifs d’habitants, les entreprises qui proposent des solutions techniques, etc. L’enjeu doit être de se mettre d’accord sur le dessin du futur de Paris : choisir les techniques qui seront autorisées tout en se mettant d’accord sur une cohérence esthétique.
Quelles sont tes autres réflexions que tu peux nous partager à ce stade ?
Une question fondamentale, c’est le droit à la ville : qui a le droit d’habiter dans une ville comme Paris ? Qui en a la possibilité ? Tout le monde devrait en avoir le droit, mais tout le monde n’en a pas la possibilité, parce que c’est de plus en plus cher, et de plus en plus concentré en termes de propriété. Il faut qu’on déverrouille ce problème.
On a donc, dans l’équipe de campagne, des réflexions en cours sur la question du prix de la vie en lien avec l’immobilier. C’est un autre grand volet.
Notre vision globale est de concilier « fin du mois » et « fin du monde » : le droit à la ville avec d’un côté des politiques très sociales, sur le logement, et de l’autre des politiques autour de la sécurité climatique.
Au-delà des mesures, comment faire réussir les politiques publiques que tu cites : quels facteurs de succès, quelle condition pour y parvenir ?
Il faut d’abord, dans le discours, un bon équilibre entre lucidité et enthousiasme. Le seul enthousiasme sans regarder lucidement le réel ne suffira pas pour faire advenir des changements profonds : il faut oser dire les choses, tenir le discours de vérité. Mais la lucidité peut faire peur : elle ne peut marcher si on ne suscite pas, à côté, un enthousiasme pour agir. Il faut donc ces deux jambes-là.
Deuxième condition : la mobilisation générale. Si l’action reste encore le fait de certains individus en avance de phase qui se préoccupent du sujet, on va juste continuer comme jusqu’ici. On a déjà connu ça, et ça n’a pas marché. Pour créer cette mobilisation générale, il ne faut pas forcément partir du vocabulaire climatique. Par exemple, sur le végétal, c’est possible qu’il ne faille pas commencer par parler du végétal, mais de la cohésion sociale que ça crée, et du plaisir d’habiter dans un espace végétalisé – et, cerise sur le gâteau, cela permet d’avoir des rues fraîches en été et une ville-éponge face aux inondations. Ce faisant, on renverse le discours. C’est ce que les études en communication sur le climat conseillent de faire.
Pour les toits, par exemple, cette semaine j’étais interrogé par une journaliste qui prépare un article sur l’adaptation des toits parisiens. Elle avait parlé à des architectes et des professionnels du patrimoine. Mais le premier message à faire passer, c’est que c’est un problème de santé publique. Il y a quatre fois plus de chances de mourir de chaud en canicule quand on habite au dernier étage. C’est un problème de santé publique. Cet argument, pour toute une partie des gens, c’est une bonne porte d’entrée. C’est ça qui peut justifier des efforts. C’est ça qui va permettre la mobilisation générale. On a des risques communs et il faut que tout le monde trouve sa place dans l’organisation par rapport à ces risques-là.
Et l’une des conditions pour que ça arrive, c’est que tout le monde y mette du sien, et que les élites fassent elles aussi les efforts d’exemplarité qu’on attend d’elles. C’est indispensable à partir du moment où on demande des efforts à tous : mettre la main à la pâte, passer du temps mensuel dans la réserve citoyenne… C’est une question de cohérence du message : on ne peut pas dire que c’est la crise, que c’est « opération Paris à 50 °C », et continuer d’être dans une extravagance parisienne, avec des événements internationaux hors-sol, etc.
L’acceptabilité se joue à tous les niveaux. C’est aussi anticiper que le jardinier de la ville de Paris pourrait voir son métier évoluer, en devenant aussi encadrant d’une force populaire. Ce serait un gros changement de métier. J’ai l’intuition que c’est très valorisant, mais il va falloir le travailler.
Tout cela participe à l’acceptabilité et à la réussite de ces politiques de sécurité climatique.
As-tu une dernière conviction à nous partager, dont tu n’aurais pas parlé ici ?
J’ai une conviction, appuyée par la science : les gens veulent agir. C’est ce que montre une étude internationale parue l’an dernier dans Nature Climate Change. Les chercheurs ont interrogé 130 000 personnes, dans 125 pays. 89% d’entre eux disent vouloir une action politique renforcée sur le climat. Les chercheurs ont notamment demandé aux citoyens s’ils seraient prêts à consacrer 1% de leurs revenus à la lutte contre le changement climatique. En moyenne, 69% des gens ont répondu oui. Mais alors qu’ils sont une majorité, ils pensent être une minorité : ils estiment, en moyenne, n’être que 43%. Ils sous-estiment donc la volonté d’action des autres.
C’est la spirale du silence, et comme les mange-monde sont dans une contre-attaque et ont des moyens qui leur permettent de contrôler les algorithmes et une partie des médias, on a l’impression d’être isolé. Ce qui nous met dans une boucle d’apathie, voire de cynisme. Mais je crois qu’il suffit juste d’une étincelle et d’un mode d’opératoire qui fonctionne pour qu’il en soit tout autrement. C’est une conviction très forte.
Si vous souhaitez partager cet entretien, voici le lien vers l’entretien entier.
C’était la 12e édition de la Lettre de Trois degrés. Retrouvez les précédentes ici. A bientôt !




